La LIBERTAD. extrait.
Bonjour à Tous.
Je ne lâche pas rien, juste un bout, au cas où certains tendraient une main et parviendraient à choper quelque chose qui leur donne envie de poursuivre.
Le texte ci-dessous est un extrait de mon Roman-Poème intitulé "LA LIBERTAD" disponible à la vente sur mon site. J'appâte, j'espère du Gougeon, j'en ai fini avec les illusions mais on ne sait jamais.
Vous trouverez le premier chapitre, un morceau du second et peut-être une envie tout au bout, celle de continuer et d'en savoir plus. Si l'occasion se présente, vous pourrez demander du rab en allant sur mon site dont je rappelle l'adresse ici:
http://regularjohn.party et en cliquant dans le menu sur l'onglet Livres. Vous trouverez d'autres textes, ainsi qu'une bonne douzaine de pièces initialement destinées au théâtre ou à la performance sur l'onglet Pièces.
Alors Bonne lecture à tous, décollage imminent et bon trip!
John.
La Libertad.
Prologue.
Slobodan Libertad.
On avait attendu l'orage
tout l'après midi
mais personne n'était venu.
Le ciel avait un peu grondé
du côté de la mer
mais sans plus.
Même pas de pluie.
Je dis "on"...
Je suis seul ici.
J'étais sorti avec un café
sur le ponton de bois
qui longeait la promenade
de la plage
où plus personne n'allait
sauf les spectres invisibles
des congés du siècle passé
avant que l'été ne migre
un peu plus loin
dans une parenthèse du calendrier
qui n'intéressait
plus personne
et ils avaient tout laissé là.
Je parle de l'époque
où les vagues venaient encore
s'échouer bien au delà des dunes
elles aussi disparues depuis.
Je collectionnais
tout ce que le monde
avait abandonné
et déposé ici:
les gestes
les vies
les souvenirs
tout ce qui ne laissait
pas de ruines sur les plages
mais que le temps finissait
par emporter quand même.
Certains venaient de loin
pour me les confier
puis repartaient
souriant et rassurés
certains que ces éclats
brillants de mémoire
sauvés des ravages du temps
seraient ici en lieu sûr
et pour l'éternité au moins.
J'avais pas besoin
de grand chose pour ça :
un stock de vieux Bics Crystal
et des chutes de papier
ramassées à droite à gauche
c'était tout
et toute la différence
était là.
Depuis longtemps
les gens ne retenaient plus rien
notaient au son de la voix
des phrases abrégées
en novlangue
sur des nuages invisibles
qui broyaient la mémoire du monde
effaçaient les vies bien pire que la mort
et sans jamais rien faire pousser
sur les cendres qui parvenaient
à s'échapper des tombeaux du vent.
Certains retenaient un morceau
de précieuses minutes d'enfance
des semaines d'amour absolu
quelquefois juste un sourire
barré d'une mèche volante
dans Le soleil
sur la plateforme d'un train
un cliché
une obsession
des mots griffés de pointe électriques
sortis d'un écouteur
et qu'ils se répétaient en boucle
jusqu'à moi qui savait encore
aligner les signes au fil du récit
les glyphes
qui canardent l'oubli
en plein vol et au décollage.
Ils avaient tous l'air épatés
curieux
respectueux
et solennels
en arrivant ici.
Quelques uns étaient déçus
par cette plage vide
par l'absence d'un temple
dont ils étaient les seuls
à s'imaginer le grandiose
de l'architecture.
Une fois les phrases couchées
sur papier
je les voyais s'effondrer
et souffler
souriants
comme sur le coup
d'un essaim de douleur
raflé par le vent
puis il repartaient
en faisant de grands signes
au loin
vides et soulagés.
Pas mal d’entre eux laissaient
quelques chose en remerciement
des objets, des grigris
de quoi manger ou un peu
de ces antiques monnaies physiques
des vieilles nations.
Je pliais leurs souvenirs
dans des sachets plastiques
classés selon un mode bien à moi
avant de les ranger
dans un endroit
à la fois secret et exposé
quelquefois tellement évident
que personne ne songerait
à les chercher là.
Je comptais plus les jours
ni les mois
ni les semaines
j'étais ici depuis des siècles.
Le vide m'avait fait peu à peu
perdre la notion du temps
et tout ce que je savais
de lui à présent
c'était que le soleil venait d'ici
passait par là
et partait se planquer là-bas
de l'autre côté
derrière le pic Rocheux
qui faisait penser
à un plug anal préhistorique.
En guise d'avenir
j'avais les marées
les équinoxes à venir
les aller et venues des vagues
qui avancent un peu plus
chaque année
un supplice chinois
tout en caresses salées
capables de gommer
les dunes
comme si la mer avait juré
d'avoir la peau de tout
ce qui avait le culot
de vouloir vivre encore en surface.
Même sans compter je savais
que personne n'était venu
depuis des lustres et que
le petit secret que j'étais devenu
et qui se transmettait à voix basse
chez quelques-uns
avait dû se ternir
peu à peu
ou bien faire pschitt
d'un coup vers le haut.
Ceux qui entendaient
encore quelquefois mon nom
devaient me prendre
pour un nuage parmi les nuages
c'est à dire rien
un truc vaporeux
vite disloqué dans le ciel.
Je pensais depuis un moment
qu'il était temps de construire
avec les moyens du bord
le bunker éternel
de tous ces souvenirs
en sachets sous vide
fermer la porte
et dissoudre la clef
dans le ciel blanc
lorsque j'ai trouvé la sirène
de néoprène étendue
sur les ondes de sable dur
de la marée basse
un jour où la mer
s'était retirée si loin
qu'on ne la devinait plus
que par un trait d'argent liquide
tiré entre le ciel
et les fonds mis à nu
où les méduses échouées
dans le soleil formaient
comme des pas japonais
vers un filament d'horizon aveuglant.
Bon, c'était pas tout à fait
l’idée qu'on se fait d'une sirène
échouée, comme ça
les cheveux soudés au sable
tressés d'algues rouges
le cul en l'air
emballé dans une peau de phoque
de caoutchouc noir
mais c'était la seule image
qui m'était venue sur le moment.
J'ai cru qu'elle était morte
mais elle s'est mise à bouger
lentement
pendant que j'approchais.
Elle se dépliait comme un oiseau mazouté
qui revient peu à peu à la vie.
Elle avait l'air sonnée
abrutie
atomisée de fatigue.
- Ça va? J'ai demandé.
Elle a poussé une salve de râles
un peu étranges
en guise de réponse
avant de s'asseoir face au soleil
sans ouvrir les yeux.
C'était pas vraiment une sirène.
Pas de queue de poisson
des jambes musclées de nageuse
et là, comme ça
les jambes bronzées repliées
sous sa combi noire
elle me faisait penser à un animal marin irradié
un genre de moule post atomique
avec une tignasse de hippie techno.
- Mierda… elle a dit.
- Ça va?
- Merde!
Elle m'ignorait complètement.
Elle s'est redressé d'un bond
comme si les piles remarchaient d'un coup
avant de se mettre à courir vers l'horizon.
- Oh! Attends!
Mais je n'existais toujours pas
et elle courait vraiment vite.
J'avais plus l'habitude de ce genre de truc
plus trop l'âge non plus.
Je me suis cassé la gueule
au moins trois fois
avant de la rattraper
et quand je suis arrivé à sa hauteur
elle fixait la mer en serrant les dents
une main nerveuse
électrique
sur la poignée d'un gros pistolet noir
moche
carré
plaqué sur sa cuisse.
- …'jjjo 'puta! Elle a grogné avant de braquer
le flingue sur les vagues de la marée
trop basse
trop faible
pour mettre les mains en l'air
alors j'ai plissé les yeux
dans le soleil
et j'ai vu les ailerons noirs
qui épluchaient les vagues
en dessinant des 8 secs et nerveux.
Elle a tiré sur les ailerons
un peu en dessous
un peu sur les côtés
vidé tout le chargeur
et les requins s'affolaient
en friture plein gaz
dans une eau brûlante
dure et salée
où le sang épais
apportait sa pâte molle et grasse.
Au loin
les ailerons encore vivants
ont convergés sur la zone écarlate
dans un ballet de particules
à haute tension
là où les vagues ratissaient
des morceaux de viande
aux bords déchiquetés
avant de les ramener sur le bord.
Répondant à l'appel du sang
les crabes sont sortis de la vase
comme une poussée de zombies
encerclant les morceaux
qui commençaient à puer
sous le soleil
et que les mouches des dunes
pourtant loin avaient trouvé
je ne sais trop comment.
Tout le monde convergeait
vers la nappe
vers la lucarne d'horreur
découpée dans la beauté du ciel de mer
et d'argent soudés à l'arc.
¡Vale! Elle a dit. Saloperies…
- Regarde moi ça... ¡Mira! Regarde mon cul!
J'avais vu
je pouvais décemment pas passer
à côté d'une si belle fesse
qui crevait tout un pan
de sa combi néoprène.
Les bords du trou
étaient déchiquetés aux contours
à l'instar des bouts d'entrailles
apportés par les vagues
de rouge limé qui lui battaient
les doigts de pieds.
La mer a fini par rincer la scène.
Complètement.
Les ailerons ont filé
des coups de cutter
dans la toile cirée bleue
jusqu'à l'horizon
avant de plonger et disparaître.
Restait les Mouettes
immobiles et silencieuses
les yeux braqués sur nous
attendant qu'on prenne congé
pour s'occuper des restes.
C'était fini.
- Faut pas rester, j'ai dit. Il est tard
et la marrée est en train de monter.
- T'as du café, j'espère ?
Elle m'a juste dit gracias
à un moment donné
entre 18 et 23h.
Ça faisait une bonne fourchette
et j'ai pas pu en tirer plus.
Je lui ai donné quelques chose
de propre pour qu'elle se sèche
elle s'est foutue complètement
à poil devant moi
elle semblait seule
je n'étais rien
pas là
ou juste un peu de vent
qui filait sous la porte de la cabane.
Elle m'ignorait absolument.
Un coin de ses lèvres s'est crocheté
avec un regard malin
quand elle a vu que je la regardais.
- Ahahaha… ¡Abuelo! T'es trop vieux
pour moi et de toutes façons,
je suis ce que tu dois appeler une gouine alors...
N'empêche
son corps était juste magnifique
comme la réinvention de la beauté
après des années de solitude face à la mer
avec une notion du temps abolie
et proche d'une éternité.
Je l'ai regardé manger
j'avais pas faim
elle m'avait rempli.
On aurait pu encadrer le silence avec les mains
la nuit a fini par nous cueillir pour de bon.
J'ai vu qu'elle cherchait vaguement des yeux
un coin où elle pourrait dormir
Ou bien elle fouillait par curiosité
tout ça sans un mot.
On est ressorti pour lui trouver
un endroit pour la nuit.
C'était beaucoup trop petit chez moi
à la dimension de mes besoins
et de ceux de mes archives
qui avaient bizarrement intéressé la sirène.
Je l'appelais comme ça maintenant.
La sirène.
Je l'ai casée deux cabanes plus loin
dans l'ancienne boutique des surfers.
J'y avais installé un hamac et un réchaud
deux ou trois bricoles de camping et des outils.
Toute la devanture vitrée donnait face à la mer
plongée dans le noir sans un pète de lune.
J'ai eu droit à un second merci
un peu sec et sans sourire.
C'était toujours ça.
Je suis rentré.
***
- Bouge pas… ¡No te muevas!
La phrase tournait en boucle dans mon sommeil
jusqu'à ce que mes yeux s'ouvrent enfin sur la sirène.
J'avais pas rêvé.
J’entendais pas des voix.
- No te muevas, abuelo…
Il devait être trois heures du matin
et c'était bien elle
pas le murmure de la nuit
ni le ressac
ni le moment de me faire chier.
- No te muevas.
La môme était raide
en statue de sel amer
là, juste au dessus de moi
les mâchoires soudées
une barre verticale entre les yeux
et une autre tendue contre ma joue
noire
carrée
moche
et à 8 coups au moins
l'embout calé en plein sur une dent sensible
mais j'ai senti que c'était pas le moment
pour parler stomato.
La culasse a claqué des dents
elle rigolait pas.
- Ton nom! Elle a dit. ¡Tu nombre, abuelo !
- Don Diego de la Vega. j'ai répondu
Mais ça l'a pas fait rire non plus.
Je me suis dit que moi
ou un requin
c'était pareil pour elle
mais si je lui avais mordu
une miche
je pense que je m'en serais souvenu.
Elle avait un silence pire
que le cliquet de l'acier
pire que les mots
secs et froids lancés
comme des volées de clous.
- Juan Franco… j'ai répondu.
- ¿ Juan Franco que?
A vrai dire, des Juan Franco
il devait y en avoir autant que de requins
alors j'ai égrené le chapelet intégral
de mes patronymes
et le bout de poème oublié
qui servait de mot de passe
à tous ceux qui venaient ici.
- Juan Franco dit Slobodan Libertad
puis “Vamos a la playa senior Zorro”.
cette connerie habituelle
que je lachais toujours en queue de poème
pour dédramatiser.
Son bras s'est replié
dans un cliquetis de soulagement
du chien composite
et ce que j'ai pu voir du reste
n'est pas allé plus loin
que son cul magnifique
qui roulait en disparaissant dans le noir.
- ¡Bueno!
La porte a claqué sur la nuit
et le sommeil a tiré le rideau sur le reste.
Le lendemain
Elle a voulu s'excuser
pour l'épisode de la nuit
il fallait la comprendre.
Je comprenais rien.
Elle a passé trois jours
dans la boutique des surfers à faire du bruit
et lorsque le silence et la mer ont refait surface
je l'ai vu tirer un radeau sur le sable
un radeau coloré et brillant
un loukoum gigantesque
glacé à l'époxy
qui envoyait des shrapnels de lumière
comme si le soleil déboussolé
piquait la dessus en kamikaze.
Quatre planches de surf
fixées entre elles
quelques demies planches pour un abri
une voile
c'était ingénieux, beau, brillant et coloré.
Cette fille me sciait littéralement
et même si elle foutait chaque jour
des coups de pied dans ma vie
j'étais curieux de connaître la suite
avant qu'elle disparaisse.
Ça a pas traîné, comme d'habitude.
Elle agissait spontanément
sèchement
en petit soldat mandaté.
Elle a tiré son vaisseau
jusqu'en lisière des vagues avant de revenir vers moi.
- Viens! Elle a dit. J'ai plus beaucoup de temps, viens!
Elle a roulé du cul jusque chez moi
et mon cœur s'est emballé d'un coup
une sensation dont j'avais perdu jusqu'au souvenir
mais en arrivant dans la cabane
elle m'attendait assise à la table
avec son air grave et solennel.
Je me suis souvenu que je n'avais pas vu
un seul sourire depuis son arrivée
excepté le petit crochet du coin des lèvres
le premier jour
la virgule cynique
moqueuse
juste avant ce "abuelo"
qui m'avait collé au tapis pour de bon.
Non, c'était pas ce que j'avais imaginé une seconde
avant d'entrer dans la cabane.
Cette fille était une poupée de glace
qui irait se faire fondre là-bas au large d'ici
quelques minutes
ou quelques heures sur son loukoum géant.
C'était pas un signe sensuel du destin
pas non plus une majorette sexuelle
montée sur ressort
et sortie d'une pièce montée
pour mon énième anniversaire
mon anniversaire d'abuelo...
Je me suis assis en face d'elle.
Il me restait deux bières
ça tombait bien.
Elle gardait les mains bien à plat sur la table
ses yeux piqués droit dans les miens.
Ça rigolait pas du genou.
Elle a quand même prit un coup de bière
avant de démarrer ce qui ressemblait
à une sorte de rite
un déballage d'objet sacré
dans un coulis de symbolisme
quasi religieux
comme si elle se sentait observée d'en haut
tout ça avec un naturel
qui trahissait une foi inébranlable dans sa mission.
- Excuses-moi pour l'autre nuit. Elle a dit
avec la sincérité proche d'une réplique d'un film de Rohmer.
- Il fallait que je sache… si je m'étais pas trompé…
Si tu me trompais pas, toi.
J'ai laissé le silence de la cabane
et le ressac répondre pour moi.
- Bon. Je vais partir. Je suis venue juste pour ça.
Elle a posé un petit paquet sur la table
Un paquet de néoprène noir.
- ¡Abierto! Ouvre!
Pavé de cellophane arc-en-ciel
dans le brin de lumière venu de la fenêtre.
J'ai fait sauter les couches de film au couteau.
A l'intérieur : des cassettes audio!
Une dizaine au moins
de ces machins à bande magnétique du siècle dernier.
Sur le moment j'étais pas certain d'avoir encore
ce qu'il fallait et j'ai bien senti chez elle
la pointe de panique en voyant des bouts d'étoiles
trembler sur la bulle de plexi mouillée de ses yeux
mais j'ai fini par trouver.
Elle observait tout
dans les moindres détails
ses yeux bougeaient dans tous les sens
sans cligner
comme si tout le reste de sa vie
dépendait de mes gestes et du résultat.
Oui c'était bien un petit soldat froid jeune beau
paré à mourir pour “la cause”.
- Elle est pas rembobinée, j'ai dit.
Mais le petit commando glacé a pas relevé.
Clac! Touche rembobinage
spasme de sourcil juste en face
puis un froncement, barre verticale entre les yeux
pendant le petit bruit de roulette.
- Oui, c'est long... c'est ça, rembobiner.
Clac! Levée de sourcils.
Système nerveux au taquet.
Arrêt de la bande
Clac! Spasme électrique dans la joue
chuintement du silence de la bande
silence sans silence
et puis la voix,
d'un seul coup
une voix de fille un peu nasillarde
à cause du matériel un peu vieux.
Le petit soldat en face à sourit enfin
en entendant la voix
une voix tiède au départ
avec un ton crispé
des mots jetés un peu au hasard
et la tête qui cherche un ordre en même temps
sans parvenir à une synchro
la voix sanglée de pudeur
de quelqu'un qui ne s'est jamais confié
et décide de le faire un jour
en donnant tout à un micro.
- Je… mon nom… mon nom est Pilar,
Pilar Estrella...et… merde!
[coupure puis reprise de l'enregistrement ]
… mon nom est Pilar Estrella et ceci…
…ceci est mon histoire…
[nouvelle coupure]
Le pompeux des tournures
le manque d'aisance
me promettait de longues heures d'ennui.
J'ai voulu poursuivre un peu
pour voir si une quiétude s'installait
en ouvrant doucement les vannes
mais le petit soldat à posé une main sur la mienne
avant que je ne relance la machine.
- C'est bon, elle a dit. Ça marche!
Puis elle s'est levée d'un bond
sans me quitter des yeux.
J'ai cru un moment que le petit sourire
était resté coincé pour de bon
mais elle a fait un pas
dans la lumière crue de la porte
et j'ai pu voir que non
que même le soleil n'arrangeait rien
ne dessinait rien
que le support
n'inspirait décidément personne
ni l’azur
ni la lumière
et la chaleur encore moins.
Je lui ai donné un bidon d'eau
et de quoi manger un peu.
Elle m'a remercié quand même
et même ça
je n'ai jamais pu savoir
si ça venait d'un cœur indétectable
ou si ça lui arrachait la gueule
comme une sorte de garde à vous obligatoire.
Sur la plage
pas d'effusions
une poignée de main
ferme
un truc de mec
puis elle a poussé son loukoum géant
dans les vagues jusqu'à ce qu'un courant
l'entraîne vers le large.
Comme les autres elle s'est retournée
pour me faire un signe
mais tendu
raide
martial
presque un truc de nazi.
Je l'ai pas quitté des yeux
jusqu'à que la lumière l'avale
et même après ça
je suis resté un moment sur la plage
sans arriver à rien d'autre que rester immobile
les pieds dans l'eau
les yeux piqués sur la soudure ciel-mer
jusqu'à en perdre la notion d'espace.
Et puis comme dans un théâtre de carton
le soleil a dégringolé dans la mer
et je me suis mis à penser à ces distributeurs d'avant
où les pièces de monnaie disparaissaient
avec un bruit de ferraille affolée
dans le corps immense des machines.
A la nuit tombée
je me suis repassé la bande
une fois
deux fois
trois fois
dix fois
au moins quarante
sans vraiment compter
pris quelques notes au début
les points importants
les grosses articulations.
Ce serait long
c’était pas seulement un souvenir
la moitié d'une vie au moins.
Et puis la voix ne m'aidait pas beaucoup
débutante
trébuchante
hésitante
mal à l'aise
la voix de quelqu'un qui parle peu
ou plus du tout
mais malgré ça je sentais
s'amollir les cordes au fur et à mesure.
L'esprit finissait par trouver un ordre aux choses
et la voix suivait enfin
coulait doucement
les coupures micro s'espaçaient en rétrécissant
et le récit finissait par s'étaler
comme la voix off d'un film perdu
dont il fallait reconstituer les images
en fermant les yeux.
1- El Fuego (del Diablo).
Pour la cent millième fois
et bien plus encore
il avait eu une vie rêvée avec celui-ci
pauvre gars
complètement cuit maintenant
c'était le cas de le dire.
Lui, il venait du soleil
il en profitait depuis la nuit des temps
et tant qu'il pouvait
il s'était fait quelques frayeurs aussi
il évitait surtout les marins
mais avec ce pauvre type, là
ce paysans
pas de danger
seulement il était temps pour lui
de changer de peau
alors il l'avait cramé de l'intérieur
son sang avait bouilli
jusqu'à ce que la vie déclare forfait
et la porte s'était ouverte à nouveau
il était sorti à cheval sur le dernier soupir.
Il aurait pu partir avant
il était libre après tout
mais il aimait finir le boulot
sans précipiter les choses.
Voilà.
Juste après ça
il s'était offert quelques
hectares de chênes
et de châtaigniers
pour fêter l'événement
une friandise
qui l'avait épuisé d'un bloc
il avait plus l'habitude...
Alors il était parti dormir
dans le globe de verre dépoli
d'une lampe à gaz pour repartir au matin
avant que le vide de la cartouche
ne le fasse mourir.
Il avait erré dans la campagne
sans chercher à se fixer vraiment
s'offrant parfois le luxe de la peur
en traversant les rivières
passant tout près des villages
où les gens le reconnaissaient
où les mômes le pointaient du doigt
en criant: ¡ El Fuego !
¡ El Fuego del Diablo !
Un mélange de crainte
et de fascination dans les yeux.
Son voyage avait duré deux ou trois jours
et les nuits qui vont avec
cherchant de temps en temps
de quoi se poser une heure
un mois
pourquoi pas une vie
si le support en valait la peine
mais il n'avait rencontré
que la campagne à l'infini
la campagne verte et humide
les barrières de bois gorgées de rosée
des toiles d'araignées sur lesquelles
il n’aurait tenu qu'une seconde ou deux
alors il avait poursuivi
son chemin plus au nord.
Ses forces et sa chaleur
se perdaient au fil des kilomètres
et si ça continuait
la pluie allait avoir sa peau
son histoire allait s'arrêter là
elle qui durait depuis des siècles
elle qui avait toujours su le guider
vers un abri.
Il volait déjà moins haut
à la merci du vent qui se levait
il s'accrochait pour ne pas mourir
connement
ne pas subir l'absurdité
d'une baffe mortelle
après une éternité d'existence.
Les premières gouttes tombaient
lorsqu'il aperçu au loin
la fenêtre entrouverte de la chambre
où dormait la niña
la Pequeña
comme tout le monde l'appelait.
Il s'était vite faufilé
avant que la fenêtre ne claque
sur un coup de vent
et se referme pour de bon.
Il flottait maintenant
dans la chambre d'enfant
avec un sourire de triomphe
qui décupla lorsqu'il aperçut
le petit lampion coloré
sur le chevet de la petite fille.
Il se posa là-dedans sans un bruit
en position de sommeil
à peine une petite flamme
une lueur vague
qu'étalait le petit lampion de papier
tout autour de lui et jusque pas très loin
pour ne pas réveiller la Pequeña.
- ¡ Bueno !
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